(PlumeGribouille - Avril 2008)
Depuis qu’elle était toute petite, on lui avait tout expliqué : ce qui est bien, ce qui est mal, ce qu’il faut faire et ne pas faire, ce qu’il ne faut surtout pas faire !
Et depuis qu’elle était petite, elle avait consciencieusement appris ce qu’elle devait apprendre, et intégré avec bonheur toutes les règles précisées.
Attentive appliquée docile, elle avait repris tour à tour les actes et gestes quotidiens qui ponctuent la vie de chacun, et les mettait à son actif.
Elle veillait donc, comme il se doit, à respecter tous les préceptes qu’on lui avait si bien enseignés.
Et elle vivait ...
Jour après jour, pas après pas, elle avançait sur son chemin. Les sentiers étaient bien tracés, et les carrefours tous indiqués : il suffisait de lire les cartes.
En appui sur ses références, elle savait où elle allait. Elle avait choix dans les modèles, et trouvait toujours des méthodes : il n’y avait qu’à les appliquer.
Elle connaissait les objectifs, qu’elle atteignait sans trop d’encombre, et elle franchissait les étapes, grâce à des gués bien jalonnés, qu’il lui fallait juste emprunter.
Bon an mal an elle suivait donc, d’une bonne case à une autre, son petit bonhomme de bon chemin.
C’était sa vie : conforme et parfois ronronnante, mais attention, ça n’exclut pas la fantaisie : nous sommes libres quand même ! ...
Alors elle osait quelques petits pas chassés et ça faisait sourire un peu, mais dès le premier froncement, elle rentrait vite dans le rang, bien normale, bien policée.
Et elle vivait ...
Parfois elle se disait, de manière confuse, que les choses pourraient, que les choses devraient être différentes. Dans ces moments-là, elle se sentait comme emmurée dans sa propre vie, empêtrée par des voiles qu’elle ne savait pas écarter. Elle avait alors l’impression de gaspiller son temps, et de se tuer à petit feu.
Et sa mémoire faisait une boucle de ce film, dans lequel un plongeur nage dans l’eau gelée sous une chape de glace, et cherche en vain un trou, vers la surface l’air, la lumière et la vie : il s’asphyxie de plus en plus, et sait qu’il est en train de mourir.
Des bouffées d’insatisfaction remontaient du plus profond d’elle, et l’étouffaient. Des torrents de paroles lui traversaient le coeur, la brûlaient dans sa gorge, la faisaient suffoquer.
Si elle essayait d’en parler, les mots se heurtaient sur ses lèvres, elle ne savait pas comment dire, et ne trouvait aucun écho : les docteurs expliquaient que c’était la fatigue, ou peut-être le stress, ou bien le surmenage. Ils disaient que c’était normal, qu’il lui fallait juste souffler un peu, et qu’après ça, tout irait mieux. Ah bon ? Puis ils feuilletaient quelques pages du Vidal (leur référence !), trouvaient toujours le traitement, et rédigeaient leur ordonnance.
Alors elle prenait les cachets, posait quelques jours de congé, et changeait d’air. Son malaise s’apaisait, redevenait diffus, et elle rentrait.
Elle se remettait sur ces sentiers bien battus, où il suffit de suivre les ornières. Poser ses pieds sur des empreintes, se laisser doucement porter par les courants, c’est finalement plus facile ! C’est sûr que c’est bien plus facile de faire comme tout le monde fait ; c’est sûr que c’est beaucoup plus simple, d’accepter de penser ce que les autres pensent : croire tout ce que croient les autres, les laisser même penser pour soi, au bout du compte, c’est pas si mal !
Et puis, sortir du cadre, c’est quand même risqué : plus aucun garde-fou, et plus aucun repère ... Plus de route tracée, et plus aucun modèle.
Et tout à découvrir, et tout à inventer ! ...
Mais ça n’est pas possible que tant de gens se trompent : qui était elle, qu’est-ce qu’elle était, pour oser murmurer qu’elle n’était plus d’accord ? Et qu’est-ce qui lui prenait, de dire que rien n’oblige à continuer comme ça ? Comment osait-elle croire que l’on pourrait, peut-être, vivre les choses autrement ?
Elle était trop toute seule, et elle vacillait au bord des certitudes.
Alors elle se taisait, et vivait en silence.
Et puis un jour ...
Un jour qu’elle marchait dans la rue, un jour qu’elle allait n’importe où, ou bien vers nulle part c’est pareil, un de ces jours sans sel où elle ne goûtait rien, une main avait pris la sienne, et une voix lui avait dit : « et si on faisait un bout de chemin ensemble ? ».
Elle s’était arrêtée, mi-fâchée mi-rieuse, avec au bord des lèvres quelques mots dans le style : « ah là, là, décidément, vous êtes tous les mêmes ! ... ». Elle avait relevé la tête, et puis et puis elle avait vu ses yeux.
C’étaient des éclats de soleil, pleins de lumières, pleins de chaleur. Ils offraient tant de portes sur tellement d’univers, que tout semblait possible : il suffisait d’entrer ; c’était comme une trouée vers une clairière d’air pur.
Il était lumineux, elle l’avait suivi.
Et chaque instant était devenu magique, et chaque matin avait été comme le premier matin d’un monde, avec ses palettes de couleurs, ses harmonies de sons, ses bouquets de senteurs.
Les petits riens du quotidien prenaient un tout nouveau relief, tout ce qu’elle respirait lui était plus intense.
Elle apprenait à voir, à entendre, à sentir. A chaque moment, elle goûtait enfin le simple fait d’être vivante.
Et elle ne sentait plus jamais seule.
Il lui montrait comment regarder à travers les miroirs, il lui apprenait à écouter derrière les mots, il l’aidait à sentir au creux et dans le creux des gens.
Il faisait jaillir d’elle des feux d’artifice qui éclaboussaient les coins d’ombre.
Elle découvrait comment puiser en elle une eau qui apaisait toutes les soifs.
Il lui partageait rires, rêves, joies et folies.
Elle s’éveillait, elle sortait de la grotte, ses yeux se dessillaient.
Et bon Dieu qu’est ce que c’était bon !
La lumière coulait en elle et elle vivait.
Après l’amour, qui les laissait toujours ravis comblés conquis, il la blottissait contre lui, et parfois elle voyait son regard vaciller, parfois elle entendait sa voix trembler un peu : « tu ne sens rien ? Tu n’entends pas ? » Face à son désarroi il penchait la tête, lui caressait la joue et riait doucement : « ça n’a pas d’importance, tout va bien. ».
Des fois dans la journée, n’importe quand, elle le trouvait assis dans un coin, les yeux levés vers quelque chose qu’elle ne voyait pas, le visage inexpressif, comme sculpté dans la pierre. Et quand il revenait à lui, s’il la voyait inquiète, il la réconfortait, les mains en coupe autour de son visage : « n’aie pas peur tu verras, tout ira bien. ».
Et maintenant il disait qu’il allait voler ... !
Elle secoua la tête, et essaya de se concentrer sur son dossier. « Il dit qu’il va voler, il dit qu’il va voler. » Son regard se perdit par la fenêtre, elle avait hâte de rentrer.
La porte du bureau s’ouvrit et claqua : il fut là, et comme toujours, ses collègues s’arrêtèrent, avant même de lever le nez.
C’était pareil à chaque fois : dès qu’il arrivait quelque part, c’était comme si une petite porte s’entr’ouvrait sur quelque chose de merveilleux et d’oublié. Et chacun se surprenait, pendant un court instant, à respirer comme un parfum d’ailleurs, et ressentait sur son passage, comme un furtif frôlement d’aile.
Il leur faisait toujours cet effet-là ...
Et puis ils s’ébrouaient comme au sortir d’un rêve, de ces rêves qui vous narguent comme un mot sur la langue, mais qui vous laissent aussi, parfois tout un matin, la tête dans les nuages et un sourire au coeur.
Il s’approcha d’elle, impatient : « viens, c’est maintenant, il faut y aller ... ». Sous l’oeil amusé des collègues, tous habitués maintenant à ses extravagances, elle éteignit l’ordinateur, mit son manteau et glissa son sac sur l’épaule.
Il prit sa main et l’attira vers lui : « allons-y, il est temps. ».
Ils partirent.
Il conduisit hors de la ville, et l’emmena sur la falaise, surplomb de l’océan.
Un soleil ballon rouge déteignait sur le ciel, et allumait un feu liquide au bout de l’horizon.
« Viens, viens ». Sa voix était fébrile, il la mena au bord, la serra contre lui ; elle le sentit trembler. Elle vit son visage soudain s’illuminer, et dans ses yeux des flammes d’ambre chatoyer doucement.
Elle ne comprenait pas : hésitante, elle se dégagea.
« Regarde, c’est maintenant, je vole ! Viens, viens avec moi, tu peux venir avec moi : il suffit que tu n’aies pas peur. Regarde ! »
Il ouvrit les bras et fit un pas en arrière. Elle cria, la main pressée contre sa bouche, mais il ne tombait pas : les pieds tout au-dessus du vide, il était là et il tendait les bras vers elle.
La lumière ruissela sur lui comme un torrent, et un maelström d’arcs-en-ciel virevolta autour de lui. Une mélodie cristalline vibra dans l’air, égrenée par un musicien qu’elle ne pouvait pas voir.
C’était indescriptible : c’était comme s’il baignait dans une eau vive, qu’une palette magnifique éclabousserait de ses nuances, bruissant au rythme de cette musique improbable.
Et il voledansait dans ce tourbillon éclatant, et il dansevolait sur cette partition, au choeur d’un nouvel instrument, qui aurait concilié sons et couleurs en une merveilleuse symphonie.
Il lui tendait les bras, rayonnant de bonheur ; et dans son rire émerveillé, sa joie jaillissait en cascades : « viens, viens ma douce, regarde tu peux le faire, n’aie pas peur je t’en prie, fais-moi juste confiance. ».
Elle le regardait, terrifiée : elle hésitait. Il lui ouvrait la main, mais elle ne pouvait pas, elle ne pouvait pas prendre sa main.
Elle recula.
Son rire s’éteignit sur un sourire désolé : « ça n’est pas grave, ne crains rien : tu n’es pas encore prête ; mais ça viendra, ça viendra et je serai là ; c’est une simple question de temps. Et nous nous reverrons la prochaine fois, quand tu n’auras plus jamais peur ».
Et tout d’un coup, et tout d’un coup il disparut.
Oh, il n’y eut pas d’éclair de feu, ni de doigt déchirant les cieux dans un tonnerre assourdissant !
Et elle n’entendit pas non plus la moindre voix divine, revendiquant une quelconque paternité.
Non, simplement là où il avait été, voledanseur, dansevoleur dans un tourbillon de lumière, il n’y avait plus rien.
Rien que quelques grains d’une poussière qui scintillait dans l’air ambiant. Vous savez bien, c’est elle qu’on appelle poussière de fée, ou bien encore poussière d’étoile, dans les histoires que l’on conte aux enfants, pour les aider à s’endormir.
Alors elle se pencha et regarda en bas, mais il n’y avait rien non plus : que les rochers, au pied desquels les vagues venaient mourir, encore et puis encore.
De toute façon, elle savait bien qu’il n’était pas tombé.
Elle eut soudain un petit peu froid, et remonta le col de son manteau.
Elle rentra chez elle, fit son ménage et rangea le deuxième oreiller, en se disant : « la prochaine fois, j’irai la prochaine fois … ».
Il resta quelques vêtements sur les rochers, mais pas de corps non pas de corps ... Et pendant des semaines, une brume dorée joua avec les vagues, qui soupiraient comme de plaisir.
Mais si d’aventure quelqu’un avait investigué, jamais au grand jamais il n’aurait su comprendre, ce qui avait pu se passer là.
Car les dansevoleurs qui savent, eux ne font pas d’enquête.
Mais elle, me direz-vous ? Que devient-elle dans cette histoire ?
Pour elle, tout va très bien merci, car il lui a laissé les clefs.
Maintenant elle avance, claire et sereine sur son chemin. Elle s’est enfin retrouvée, et les petits enfants sont attirés vers elle, comme par un fanal.
Finie la souffrerrance : c’est elle désormais qui a les yeux qui brillent. Et dès qu’elle passe près de vous, c’est comme un grand bol d’air qu’on mettrait dans vos mains : approchez donc le nez, respirez bien à fond, prenez la bulle de soleil !
Elle est bien dans sa tête, elle est bien dans son corps, et elle sait que demain, elle n’aura plus jamais peur.
